Un projet pour la population, sans sa participation

Dernière friche urbaine de cette taille (4 hectares), avec un patrimoine bâti résiduel de qualité et porte d’entrée dans la ville, ce potentiel du lieu est élargi par un programme fondé sur les services publics. Constructions d’une bibliothèque, d’un centre sportif, de lieux d’apprentissage de tous niveaux et d’un commissariat : voilà un lieu destiné à être habité et fréquenté par tous les Liégeois.

Pour ce programme de services publics, la participation de la population n’est ni sollicitée ni entendue. Les dates prévues de dépôt de permis et d’enquête publique ne sont pas jusqu’ici diffusées, bien que le projet soit soumis à des délais particulièrement stricts pour l’obtention des financements européens.

Comment comprendre le silence des élus ?
Faut-il redouter les stratégies bien connues pour esquiver le débat démocratique, en ouvrant celui-ci dans le creux de l’été, utilisant l’absence prévisible des habitants pour court-circuiter leurs possibilités de réaction ?

Pour le respect du caractère démocratique des mesures prévues par le législateur, nous demandons :

  • La diffusion, au plus vite, des informations concernant les évolutions du projet et les résultats de l’étude d’incidence.
  • Que les dates de début et de fin d’enquête publique soient établies pour une information optimale des habitants et que des conditions réalistes soient prévues pour que la participation citoyenne ne soit pas un leurre. Allonger les délais minimaux prévus par la législation serait une garantie bienvenue.
  • L’établissement d’un comité d’accompagnement citoyen qui permettra de rassembler les réflexions et propositions citoyennes mûries depuis plus d’un an et de partager celles-ci avec les auteurs du projet.

Des espaces pas si publics

Le projet proposé le 14/04/2016 par Bavière Developpement témoigne de nombreuses zones d’ombres qui exigent éclaircissements et précisions rigoureuses.

Tout d’abord, les espaces extérieurs présentés comme publics lors de la réunion, sont qualifiés bien différemment sur les documents fournis. Si la planche 13 de la présentation évoque un "continuum d’espaces publics" représenté par des sphères reliées entre elles par des flèches, la planche 30 réduit considérablement ce qui est nommé "zones piétonnes publiques" pour en faire des espaces privés à destination exclusive, a priori, des bâtiments les jouxtant. Reste ainsi, pour ce qui est de la propriété du promoteur, une seule "place" publique qui constitue plutôt l’arrière des bâtiments qui l’entourent qu’un espace véritablement public accueillant 24h/24 différents usages, (promenades, jeux d’enfants, marchés, rencontres de voisinage, ... ).
Ensuite, leur accessibilité pose également question. Le reste des espaces dits publics sont tantôt considérés comme piétons, tantôt comme des voies d’accès pour les voitures et les pompiers. Cela renforce l’idée de la place centrale comme un "arrière", une entrée technique pour les livraisons, par exemple.

La présence de 1050 places de parking, semi-enterrées impose à ces espaces publics d’être surélevés par rapport au niveau de la voirie existante. Cette réalité architecturale pose la question de leur accès aux personnes, notamment à mobilité réduite, et implique un mur entre les espaces publics surélevés de l’îlot Bavière et la voirie du quartier. La hauteur de ce mur est nécessairement fonction des hauteurs utiles au parking. On peut comparer la chose à une version surélevée de ce qui a été fait place de l’Yser.

Enfin, tous ces éléments conjugués conditionnent le sentiment de sécurité (ou d’insécurité) sur cette place et ces chemins d’accès. Le contrôle social y sera-t-il suffisant, en soirée notamment, pour permettre une promenade paisible ? Et pour éviter tous problèmes, la fermeture de ces espaces "publics" à la population n’est-elle pas déjà prévisible, à l’image des espaces de l’îlot Saint-Michel, prévus publics et désormais privés ?

La qualité des aménagements doit garantir la pérennité véritablement publique des espaces, permettre les conditions d’un contrôle social et assurer l’accessibilité pour tous.

Une végétation privatisée et insuffisante

Le quartier d’Outremeuse manque cruellement d’espaces verts publics, ce constat n’est pas neuf mais plus sensible aujourd’hui après la déception de l’aménagement de la place de l’Yser en dalle minérale surplombant son parking. L’aménagement d’un espace aussi grand que la friche de Bavière constitue une opportunité unique pour créer un véritable parc public en symétrie avec le parc de la Boverie, situé à l’autre extrémité de l’île.

Sur ce point, la présentation du projet par la ville de Liège le 14/04/2016 est assez confuse. De nombreuses planches représentent la totalité des espaces extérieurs avec des nuances de vert. Par contre, les espaces verts se réduisent considérablement sur les planches relevant effectivement les espaces verts dont les limites se précisent, par exemple, par les accès automobile et pompiers prévus. La surface qui reste qualifiée d’espaces verts est, pour une grande part, considérée comme "jardins privés", c’est-à-dire inaccessibles au public, et probablement clôturés.

Quant au grand "parc collectif", il est tantôt présenté comme public, tantôt comme privé et réservé à la population des barres d’habitation le jouxtant. La plus grande surface verte du projet est-elle donc réservée à ces habitants, avec accès interdit au public ?

Restent les contours de la bibliothèque, situés sur un terrain public, propriété de la Province de Liège et titrés "parc public". Ce terrain est un des seuls à ne pas se situer au-dessus du parking. Exception parmi les autres "espaces verts", cette situation saine et privilégiée permettrait la plantation d’une végétation plus haute et plus fournie. Malheureusement, le terrain coincé entre les chemins d’accès minéralisés et l’arrière de la bibliothèque présente une surface particulièrement réduite, surtout comparée au foisonnement naturel et aux dimensions de la végétation actuelle de la friche.

Toute la population liégeoise est en forte demande d’un vrai parc public à ne pas confondre avec les agréments des vasques fleuries.
Des garanties fermes et sans réserve sont indispensables pour assurer à tous les Liégeois une véritable et franche "ouverture publique" des espaces verts de Bavière et assurer à ceux-ci aménagement et végétation de grande qualité.
Ces réclamations passent également par une refonte réfléchie du projet de parking. Sa conception actuelle le prévoit "étalé" sous la majeure surface du site et, par conséquent, ne permet que trop peu de plantations en pleine terre.

Un patrimoine bâti négligé

Inauguré en 1895, l’hôpital de Bavière est construit sur un modèle d’architecture pavillonnaire exemplaire. Les bâtisseurs de l’époque intègrent des éléments du 17ème siècle importés de l’ancien hôpital et les architectes de la première moitié du 19ème siècle introduisent des éléments modernistes de qualité en fonction des nouveaux besoins de l’hôpital. Au début des années 90, la plupart des bâtiments sont démolis.

Aujourd’hui, par chance, les traces de ces trois époques subsistent : la chapelle Saint-Augustin, bâtiment classé daté du 17ème, déplacé avec soin au 19ème siècle depuis la place de l’Yser jusqu’à l’emplacement actuel, le bâtiment-porche d’entrée, véritable tête du corps qu’était le Bavière du 19ème, dont seule la façade est classée, et le pavillon de stomatologie, aussi appelé dentisterie, construit en 1940 et rehaussé dans les années 70. D’époques différentes, ces trois bâtiments témoignent, chacun, d’une production architecturale de qualité et des aspirations ou nécessités de leur temps.

Ces témoins malmenés méritent beaucoup d’attention et quelques investissements. Participer à la nouvelle vie du lieu et reconnaître nos dettes successives aux travaux de chaque époque est essentiel pour envisager l’avenir. Pourtant, le projet actuel se contente de respecter à la lettre les classements officiels, lesquels ne sont que fort arbitraires : ne seraient conservées -et restaurées- que la chapelle et la façade du bâtiment d’entrée, rasant donc l’entièreté du dit bâtiment, et celui de la dentisterie.

Outre la destruction d’un patrimoine éclectique qui serait ailleurs célébré et valorisé, ces destructions ne font pas non plus sens sur le plan économique : le coût des destruction/reconstruction de la dentisterie est pratiquement équivalent à celui de la réhabilitation de ce bâtiment.

Conserver et réhabiliter le patrimoine bâti existant ne relève ni d’une nostalgie inutile ni de quelque coquetterie esthétisante, c’est bien une décision judicieuse et lucide d’exploiter les valeurs multiples d’un potentiel architectural au bénéfice d’une cité et de ses habitants.

Au Val Benoît, la transformation récente des bâtiments du Génie civil suscite estime et admiration et, pour rappel, l’architecture de la "dentisterie" de Bavière date de la même époque.